Nouveau modèle économique : un tournant pour le soutien d’étiage
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Aude Witten, Directrice Générale Adjointe répond à nos questions sur le nouveau modèle économique de soutien d'étiage, chantier structurant et solution clé du 12e programme.
Aude Witten, Directice générale Adjointe,
Agence de l'eau Adour-Garonne
Quels constats et enjeux ont conduit à la recherche d’un nouveau modèle de soutien d’étiage ?
Le soutien d’étiage est un levier stratégique majeur pour le bassin Adour-Garonne, et cela de longue date. Cela fait plus de 30 ans que le SMEAG, aujourd’hui EPTB Garonne, au travers de conventions passées avec EDF, organise des lâchers d’eau en été à partir des grands barrages hydroélectriques situés dans les Pyrénées. Il joue ainsi un vrai rôle d'amortisseur de crise lorsque les débits de la Garonne sont faibles.
En période estivale et au-delà, il y a un vrai enjeu à maintenir des débits permettant aux usages de se poursuivre tout en préservant les milieux aquatiques. Dès le début, l'Agence de l'eau Adour-Garonne a soutenu cette contractualisation ainsi que la recherche d’un équilibre financier, afin que ce modèle puisse perdurer dans le temps.
Deux enjeux majeurs ont conduit à s'interroger sur les termes d'un nouveau modèle économique de soutien d'étiage.
En premier lieu, le bassin a très vite constaté que cette stratégie était pertinente et qu'il fallait se donner les moyens de la décupler. Dès 2018, le comité de bassin a ainsi très fortement pris conscience des impacts du changement climatique sur notre bassin, avec ce chiffre désormais bien connu : à l’horizon 2050, un litre d’eau sur deux pourrait manquer si rien n’est fait, soit un déficit anticipé de 1,2 milliard de mètres cubes. Cela a conduit le bassin à réfléchir à différentes solutions. Le renforcement du soutien d’étiage faisait clairement partie de ces solutions.
En parallèle, de fortes disparités territoriales étaient constatées dans le recours à ces lâchers d’eau. Cette situation s’expliquait notamment par la diversité des cadres contractuels existants sur le terrain : certains lâchers étaient déjà inscrits dans les cahiers des charges des concessions hydroélectriques, tandis que d’autres relevaient de conventions spécifiques.
Face à cette complexité, l’Agence a considéré que, pour renforcer ce dispositif, il fallait d’abord mieux comprendre, clarifier et structurer le modèle existant. Cela a donné lieu à une mission d’inspection conduite par Christian Le Coz, qui a émis des recommandations que le Ministère de l’Ecologie a reprises et dont la mise en œuvre a été confiée au préfet de bassin. L’agence a été chargée de conduire ce projet en associant l’ensemble des opérateurs de soutien d’étiage du bassin, les opérateurs hydroélectriques ainsi que les différents collèges du comité de bassin.
Quels sont les grands principes qui fondent ce nouveau modèle ?
L’un des principaux apports de cette réflexion collective a été d’identifier les besoins économiques nécessaires au financement durable du patrimoine existant dédié au soutien d’étiage.
La question centrale était simple : quel est le coût réel et durable de ces infrastructures ? Autrement dit, comment garantir financièrement l’entretien et la pérennité de ce patrimoine stratégique, au service des usages agricoles, industriels et de l’alimentation en eau potable, pour les générations d’aujourd’hui comme pour celles de demain ?
À travers ce nouveau modèle, l’objectif était donc d’abord de garantir la pérennité de ce patrimoine dans le temps, car nous en aurons encore davantage besoin demain qu’aujourd’hui, alors que les effets du changement climatiques s’accélèrent.
Ensuite, la deuxième plus-value importante de ce projet est qu’il a permis de préparer l’avenir. Avec les opérateurs de soutien d’étiage, nous avons identifié les grands investissements nécessaires pour mobiliser 167 millions de mètres cubes supplémentaires sur les axes réalimentés d’ici 2050.
Nous avons ainsi précisé, pour chaque sous-bassin, où et comment intervenir pour parvenir à cet objectif, ce qui en fait une stratégie à la fois très opérationnelle et territorialisée.
Sur cette base, l’Agence de l'Eau Adour-Garonne a ensuite construit son douzième programme d’intervention. Des modalités financières spécifiques ont été définies pour accompagner ce mouvement d’investissement, à la fois pour aujourd’hui et pour demain.
Trois grands principes structurent l’aide de l’Agence et s’appliquent à l’ensemble des bassins et sous-bassins.
Le premier repose sur la tarification des usages. Il est demandé aux opérateurs de soutien d’étiage d’organiser un partage des coûts, où les usagers contribuent à leur juste part à la pérennité des infrastructures.
Le deuxième principe concerne la performance des lâchers d’eau, au service du maintien du débit objectif d’étiage, fixé dans notre dispositif de gestion et qui traduit un point d’équilibre entre les usages humains et les besoins du vivant.
Le troisième principe est celui de la transition des usages. Les lâchers d’eau doivent non seulement sécuriser les usages actuels, mais aussi accompagner leur transformation afin de mieux préparer les territoires aux effets du changement climatique. C’est pourquoi il est demandé aux opérateurs de soutien d’étiage de construire et de favoriser la mise en œuvre d’une stratégie de sobriété des usages de l’eau en mettant l’accent sur la transition agroécologique.
Ces trois principes structurants permettent, lorsque les opérateurs les mettent en œuvre, de qualifier leur action comme relevant d’un service d’intérêt général non économique, ce qui justifie en droit le soutien financier de l’agence. La définition de cette notion a été un apport majeur de ces travaux, sur le plan juridique.
Où en est-on aujourd’hui de son déploiement et quels points de vigilance pour garder le cap à l’avenir ?
Pour cette première année de mise en œuvre du nouveau modèle économique du soutien d’étiage, nous constatons avec satisfaction que l’ensemble des sous-bassins ont pu entrer dans cette logique, parfois à titre dérogatoire pour encourager des progrès à cranter en 2026.
Tous les opérateurs de soutien d’étiage sont rentrés dans le dispositif en 2025, ce qui confirme l’atteinte de l’objectif d’équité territoriale et de respect d’un cadre cohérent de bassin.
Une enveloppe de 10 millions d’euros a pu être mobilisée dès 2025, première année du programme, et a vocation à s’inscrire dans toute la durée du 12e programme.
On observe également une structuration accélérée de ces organismes, avec certains opérateurs qui se sont organisés et qui sont devenus EPTB comme en Garonne, ce qui faisait partie des orientations soutenues dans le cadre des délibérations. Des stratégies de transition agroécologique ont été élaborées sur l’ensemble des territoires.
Un autre point majeur est la mise en réseau des opérateurs de soutien d’étiage entre eux, ce qui constitue un levier essentiel de structuration à l’échelle du bassin. Cette dynamique permet un partage d’expertise et une montée en puissance collective, avec l’appui de l’Agence.
Concernant les points de vigilance, des marges de progression demeurent. Le soutien d’étiage ne se limite pas à sécuriser les pratiques existantes. Il doit également servir de levier facilitateur de la transformation des usages dans une logique d’adaptation au changement climatique, ce qui reste un enjeu central des prochaines années.
La mise en place de la tarification n'est pas encore effective partout, cela sera une vraie marge de progression.
Il conviendra enfin de poursuivre la trajectoire vers la réalisation effective d’augmentation de 167 millions nouveaux mètres cubes mobilisables, notamment à travers les contrats Eau et Climat que l’agence signe avec les EPTB. Ces contrats permettent d’identifier et de soutenir les investissements nécessaires.
Quelques mots sur vos années à l’Agence et la nouvelle étape professionnelle que vous entamez dans quelques jours ?
J’ai eu la chance d’arriver à l’Agence de l'Eau Adour-Garonne à un moment clé, celui du début d’un nouveau mandat du comité de bassin, avec comme premier chantier l’approbation du SDAGE, notre cadre stratégique. J’ai ainsi pu démarrer cette nouvelle mandature aux côtés d’élus qui s’engageaient tout juste dans ce mandat.
Je retiens vraiment cette notion de cycles de 6 ans, qui a été très structurant pour moi puisque je suis restée cinq ans et demi à l’agence. J’ai ainsi eu l’occasion de vivre la révision du onzième programme et surtout la construction du douzième programme, un moment particulièrement fort, marqué par des échanges intenses avec le comité de bassin et un dialogue politique soutenu qui nous porte encore aujourd’hui.
Je considère que j’ai eu une vraie chance d’occuper ce poste au cœur de chantiers aussi structurants, et je suis très fière de ce qui a été accompli au cours de ce cycle.
J’ai aussi éprouvé un attachement très fort à l’Agence, à ses missions, ainsi qu’à l’ensemble de son écosystème, qu’il s’agisse des élus du comité de bassin ou des usagers de l’eau. J’ai été très impressionnée par l’engagement collectif qui s’exprime aujourd’hui sur ces sujets, et qui s’est par exemple traduit par un très fort niveau de réponse à la sécheresse de 2022, avec des projets de grande qualité reçus en masse à l’agence deux ans plus tard, ce qui nous a permis de réaliser une fin de 11ème programme d’une grande ambition.
Pour la suite, je rejoins à partir du 1er juin la Région Nouvelle Aquitaine en tant que DGA développement économique et environnement, deux sujets qui me sont chers et que j’aurai à cœur de conjuguer dans cette belle région.